[...] « Tu sais Alex, tu serais bien dans une institution, il y fait calme, il y a un grand jardin et tu pourrais y écrire, on prendrait soin de tes besoins... »

Pendant des années, Alexandre a entendu son paternel citer en exemple Kafka qui avait réussi à créer des chefs-d'œuvre tout en travaillant comme employé de bureau, mais à présent il est d’avis que l'asile conviendrait mieux aux ambitions de son fils qui, ainsi qu'il lui a répété depuis son adolescence, mène une « vie de bâton de chaise », et voilà bien le résultat, puisqu'à son âge, et quoique muni d'un respectable diplôme d'architecte, il n'est toujours pas indépendant… Alexandre se demande une fois encore d’où peut bien provenir l’expression « mener une vie de bâton de chaise » et quel genre de vie est censé mener tel bâton. Sur le moment, dans l'atmosphère bourgeoise de la Taverne du Passage, entre les fondues au parmesan et le steak-béarnaise, il ne réagit pas. Mais une fois rentré chez lui, il se rappelle, ainsi qu’il a pu le lire autrefois dans les épais rapports médicaux qu'il dévorait en cachette dans le cabinet de son père, comment celui-ci en a convoqué plus d'un, contre son gré, en lui envoyant deux infirmiers et une camisole de force. Et il se dit que les paroles de son père sont susceptibles de se transformer en acte : une signature au bas d'un ordre d'internement. Ou mieux encore, une note transmise discrètement à un confrère, qui se chargerait de la sale besogne. Déjà il s’imagine subir le même sort que Jack Nicholson dans Vol au-dessus d'un nid de coucou, placé dans une de ces maisons de fous dont on ne sort jamais.

Il décide de lui envoyer un mot.

Papa, si tu n’étais pas psychiatre, ta menace de m’enfermer me serait apparue comme cette envie, banale je présume, qui saisit tout parent au moins une fois dans son existence, celle de vouloir se débarrasser de son rejeton. Mais voilà, ton pouvoir m’effraie, et mon calme n’est qu’apparent. Je reste réaliste. Je voudrais que tu reviennes sur tes paroles et que tu me le fasses savoir, en venant me voir ou en m’écrivant. D’ici là, je te tiendrai au courant de ma vie, via mes sœurs ou par la poste, tout en continuant à accepter ton aide financière avec reconnaissance.

La mère d’Alexandre n’est plus là pour l’écouter et son père n’a rien d’autre à lui offrir que l’enfermement psychiatrique et quelque argent de poche. Quand un ami ou une connaissance lui demande s'il va bien, il répond invariablement que oui, car personne ne veut entendre le contraire. Lui-même d’ailleurs ne saurait en parler. Si encore il y avait Sandra, mais Sandra baise avec un autre. Elle est littéralement possédée par l'énergie de Frankie. Alexandre ne peut plus le supporter. Il vend les objets du cambriolage à la brocante de Forest où, coiffé de la casquette de l'encadreur, il interpelle les badauds à tue-tête. Trois dimanches suffisent pour liquider les cadres et les livres, les établis et les outils restant à l’atelier de Frankie, et le tableau de Spilliaert, accroché dans le hall d'entrée.

Puis il se tire pour aller voir ailleurs. [...]