Prologue
Les femmes parlent des femmes
Les filles écoutent les femmes parler des femmes. Elles les écoutent parler d’elles. Dérouler ce qui ne changera jamais. Ces existences-là. Hanane et Nayla écoutent. Moi avec elles, j’écoute nos mères, les voisines, les tantes. Nous tendons l’oreille, ne parlons pas. Nous emportons des phrases sans comprendre. Nous ne bougeons pas, ferventes témoins des dialogues des femmes. Leurs voix, musique et silence ; leurs mots comme contes d’enfance.
« Quitter ton mari, mais tu entends seulement ce que tu dis, tu ne penses pas ce que tu dis. »
« Tu ne sais pas de quoi tu parles. Imagine un instant ta vie si tu abandonnes ton foyer. Imagine-toi en société. Ce n’est rien par rapport à ce qui t’attend si tu quittes. Tu n’es rien sans ton mari. »
« Moi, je ne regrette rien. Il s’est calmé avec le temps et puis que veux-tu, la perfection c’est pour Dieu. »
« Où va le pays. Quel malheur. Mon Dieu, je t’en prie, épargne-nous. Le Liban est le plus beau pays du monde. »
« Guerre ou pas guerre, jamais je ne quitterai le pays. On ne vit bien que chez soi. Tout sauf l’exil. »
Hanane écoute.
« Elle aurait mieux fait de rester chez elle. C’est en allant se réfugier dans l’abri. Elle est morte comme ça ! Maktoub, c’est son destin. C’est comme ça, on n’échappe pas à son destin. »
« Que Dieu ait pitié de son âme. Que veux-tu, on n’y peut rien. »
« Ce n’est pas tous les jours Pâques, tant pis pour les calories. Je commence à faire mes maamouls la semaine prochaine. » « J’en ferai deux cents minimum cette année. Pistaches, noix et dattes. C’est parti trop vite l’an dernier. »
« C’est tellement bon. Oui il ne faut pas manquer, mieux vaut faire plus que moins. »
« La maison des Maalouf n’est pas assez bien entretenue. De la poussière partout. Et le sol, les coins de son salon. »
« Madame Maalouf n’est pas digne de ce mariage. Elle ne pense qu’à dilapider la fortune de son mari. »
« Elle l’a coincé, elle n’en fait qu’à sa tête maintenant. » « Il ne voit rien ; complètement aveuglé. »
Nayla écoute.
« Tu as vu la nouvelle voisine ? Tu l’as vue, pour qui elle se prend. »
« Une fausse blonde, j’en suis sûre. »
« Comme s’il suffisait d’avoir les cheveux blonds pour regarder les autres de haut comme ça. »
« Elle finira vieille fille. Elle a beaucoup trop de caractère. Puis elle n’est pas assez féminine. »
« Tous les jours ma belle-mère me pose la question. Trois mois bientôt et rien. J’ai honte de moi, je ne suis pas à la hauteur. On fait ce qu’il faut pourtant. Ils fixent mon ventre et moi qui gonfle, mais sans rien dedans. Tellement peur de ne pas y arriver. » « Ne t’inquiète pas, ça va se faire. On a mis cinq mois, avant le premier. Toute sa famille me regardait de travers, j’ai eu droit aux réflexions. Puis une fois enceinte, tous aux petits soins. Ne stresse pas, ça empêche. »
Ces angoisses, je les écoute. Sans comprendre, j’écoute.
« C’est son âge, mais il est bien conservé. »
« Jamais pareil pour les hommes. On accepte tous leurs défauts. Ça les valorise même, ces imperfections. Pas comme nous. »
« Tais-toi, tu dois lui pardonner. Ils sont tous comme ça. À nous de leur pardonner, savoir s’y prendre autrement. Tu ne peux pas lui en vouloir. »
« Serre les dents, prends sur toi. Un mauvais moment à passer, c’est tout. »
« Si tu savais ce que j’ai enduré avec ton père. Par quoi je ne suis pas passée ! Et je peux dire que c’est l’homme de ma vie, le seul homme que j’ai aimé. »
« Si le mari de Nadia la trompe, c’est de sa faute. Elle ne sait pas le retenir. Elle ne fait aucun effort. »
« Mais avec ses trois petits, comment pourrait-elle? »
« Quand même, un mari, ça se retient! Elle se néglige trop. Faut savoir rester femme, même quand on est mère. »
« Et toutes ces jeunes, là! Qui les aguichent, là! »
« Continuer à séduire son mari, pas qu’on nous le pique. »
« Walla... Kater kheir Alla... Wehyété... Mich haram... Ma hék... Charmouta walla... Hamdella aal salémé... Ya Rabb rhamna. »
« Je te jure par Dieu... La bonté de Dieu est infinie... Je jure par ma vie... Quelle pitié... N’est-ce pas... Une pute je jure par Dieu... Bonne guérison... Ô Dieu aie pitié de nous. »
« Peur que ce soit à nouveau une fille. Imagine, une troisième fille. L’aînée déjà. Ma belle-mère est sortie de la chambre quand elle a su. Et lui, si déçu, le père de notre enfant. Les premiers jours seulement. Elle était trop mignonne ma fille, elle les a tous conquis. Puis avec la deuxième, même cinéma à nouveau. J’ai peur pour cette troisième fois. On dirait que je ne sais faire que des filles. C’est peut-être une maladie. Un handicap ? »
Hanane écoute. Nayla écoute. Mêmes récits, mêmes images. Mêmes lieux. Comme elles, j’écoute.
« La Syrie, la Syrie tout le temps. La Syrie, soi- disant notre sœur. Elle rêve de nous dévorer, c’est ça la vérité. »
« Les Israéliens, on pensait qu’ils étaient avec nous, les chrétiens. Et comment, c’est l’ennemi principal. » « Notre mère, la France. Mais quelle incompétence. Elle n’arrive à rien, ils ont de très bonnes intentions c’est vrai, mais rien. »
« On n’aurait pas dû ouvrir nos portes à autant de Palestiniens. Trop, beaucoup trop. La faute de nos dirigeants corrompus. »
« L’Amérique pourrait faire quelque chose. La plus grande puissance mondiale peut faire ce qu’elle veut. »
« Oui, mais Israël tient les Américains. Israël en fait ce qu’elle veut. Lobby. Ils sont sous sa coupe, je te dis, moi, sous sa coupe! »
« J’ai eu mes résultats, le cancer est bénin. J’ai tellement prié, Dieu m’a entendue. »
« Moi aussi j’ai prié pour toi, tous les jours je priais pour toi. »
« Tu as maigri. Tu as fait quoi, bravo. Montre, soulève ton chemisier que je voie. »
« Tu trouves? Ah ça me fait plaisir, ça veut dire que ça se voit. »
« Elle est d’une très bonne famille. Tout est réfléchi, c’est un mariage raisonné. Ils sont jeunes, mais sérieux. Il ne s’agit pas d’amour. »
« Demain, frites et kafta au four. Les enfants adorent. » « Moi je planifie à l’avance les plats de la semaine, pour changer, qu’on ne se lasse pas. Et pour les courses. »
Nous écoutons parler les femmes. Nous les entendons vivre, ou s’empêcher d’exister.
« Il ne faut pas épouser en dehors de sa communauté. C’est voué à l’échec. »
« Ça ne pouvait pas marcher, tu vois bien ce qu’elle vit. »
« Notre maison est votre maison. Venez, c’est dans mon cœur que je vous mets. Allez, Beyrouth devient trop dangereux. » « Je ne sais pas si mon mari voudra. Je ne sais pas, j’ai l’impression qu’il préfère rester à Beyrouth. »
« Tu sais bien que c’est toi qui décides en fin de compte. Malgré les apparences, c’est toi qui as le dernier mot, nous les épouses, tu le sais. »
« Elles ne supportent plus rien, les femmes de nos jours. On a été des martyres nous, de vraies, je me dis quand je les regarde. »
« On en a enduré des choses, nous. Bouches cousues, avec le sourire. Vaillantes, toujours. »
« On n’en fait plus, des femmes comme nous. Je plains nos pauvres garçons. »
Petites, nous avons écouté parler les mères, leurs amies. Les voisines, et les tantes. Et quand vient notre tour de raconter, nos histoires se confondent. Est-ce le fait d’un même âge, d’une même communauté ? Des liens nourris par douze années d’amitié ? Il m’arrive d’entendre le récit de l’une comme un souvenir m’appartenant, un fragment de moi. Ou celui d’une autre que nous trois, peu importe. Comme en chœur, nos voix de petites filles s’entrelacent en un « je » commun.
Aujourd’hui encore, j’écoute, comme si ces voix ne s’étaient jamais tues. J’écoute, j’écris.