"Heureux ceux qui sèment et ne récoltent pas" : c’est par ce vers antilogique en apparence que s'ouvre le dernier poème, publié en hébreu, de Avraham Sonne – un prodige qui ne voulait pas devenir célèbre.

Fascinés par le personnage, le prix Nobel de littérature Elias Canetti et la pionnière de la poésie hébraïque Leah Goldberg ont relaté leurs tête-à-tête avec cet esprit exceptionnellement vaste et profond : Canetti dans la Vienne d'avant le nazisme, alors capitale de la culture européenne, et Leah Goldberg ensuite, à Jérusalem et à Tel-Aviv avant et après la création de l'État d'Israël.

Leurs récits accouplés ici (dont "Rencontre avec un poète " de Goldberg traduit pour la première fois en français) se lisent telle une œuvre de fiction tant la tension y est forte et y vibre la passion. Plus que jamais, alors que des poèmes en tout genre prolifèrent tant sur la toile que sur le papier, faire connaître ces deux témoignages et la figure emblématique du poète absolu qu'ils évoquent nous a semblé important.  


« Il ne voulait pas qu'il soit fait mention de lui publiquement. Si son nom se trouvait imprimé, son visage prenait cette expression de chagrin et de dégoût qui menait ceux qui la voyaient aux remords. Tout écrit le concernant était comme une blessure. C'est pourquoi il sera difficile de parler de lui, maintenant qu'il ne lit plus, qu'il n’entend plus, qu'il ne peut nous l'interdire. Mais il est impossible de faire selon son désir, il est impossible de le laisser sombrer dans l'oubli comme il l'aurait voulu... »
Leah Goldberg

« En quoi donc consistait la magie de sa parole, l'exactitude et la grâce avec lesquelles il se frayait un chemin à travers les questions les plus ardues, ne négligeant rien de ce qui méritait d'être considéré (hormis sa personne), scrutant avec la plus grande rigueur, sans jamais toutefois se confondre avec lui, son sujet d'observation ? Comment faisait-il pour dominer cette épouvante qu'il ressentait, comment expliquer cette intuition secrète des moindres réactions de l’interlocuteur, cette délicatesse d'égards ? »
Elias Canetti

Goldberg et Canetti


Leah Goldberg
Leah Goldberg est née en mai 1911 à Königsberg, alors en Prusse occidentale (aujourd'hui Kaliningrad, Russie). À l'âge de dix ans, elle commence à tenir un journal, où elle note son intention de devenir une poétesse hébraïque. Après un doctorat de philologie sémitique, elle émigre en Palestine en 1935.

Outre une vaste œuvre poétique et de nombreux textes critiques, elle est la première femme à avoir fait paraître un roman en hébreu (Alors vient la lumière, récemment publié en français). On lui doit également des traductions (dont Guerre et Paix de Tolstoï et les sonnets de Pétrarque, pour lesquels elle apprend l’italien), ainsi que de nombreux récits et chansons pour enfants, aimés jusqu’à ce jour de génération en génération. En 1963, l’université hébraïque de Jérusalem lui confie la tâche de fonder son département de littérature comparée.

Proche de Avraham Sonne durant les douze dernières années de sa vie, Goldberg nous introduit à son esthétique, sa philosophie, son refus de la vie littéraire, son amour extrême de la littérature et par-dessus-tout de la poésie, principe et fondement de l'univers. Plus secrètement, elle nous dévoile, soigneusement caché sous les signes extérieurs de l'hagiographie, le combat d'une femme jeune et libre, déterminée à écrire, avec sa fascination pour un homme mûr, penseur et conteur, austère sectataire du silence.

Leah Goldberg est décédée à Jérusalem le 15 janvier 1970.

Elias Canetti
Né en Bulgarie Ottomane en juillet 1905 dans une famille de Sépharades espagnols parlant le ladino, Elias Canetti entend autour de lui sept ou huit langues différentes. Après sa petite enfance, il émigre avec ses parents en Angleterre, puis on le retrouve à Vienne, puis à Zurich, où l’adolescent apprend l’allemand, qui deviendra bientôt sa langue d’écrivain. C’est à Vienne, alors épicentre de la culture européenne, qu’il fait la connaissance de Karl Kraus, un journaliste et pamphlétaire de génie qui le subjuguera, ainsi que de personnalités extraordinaires du monde de la littérature et des arts, tels que Robert Musil, Hermann Broch, Alma Mahler et Alban Berg. Mais de tous, c’est le mystérieux Dr Sonne qui l’attire le plus, au point de le rencontrer quotidiennement pendant quelque quatre années jusqu’à leur fuite hors de l’Autriche conquise par le nazisme, Sonne en Palestine et Canetti en Angleterre.

Auteur d’un unique roman, Auto-da-fé, de nouvelles, de pièces de théâtre, d’essais littéraires (dont une étude sur Le Procès de Kafka), d’une vaste étude sociologique sur la foule, Masse et Pouvoir, et d’une autobiographie en trois volume où il raconte sa grande histoire du développement d’un écrivain, Canetti reçoit le prix Nobel de littérature en 1981 « pour ses écrits marqués par l'ampleur de sa vision, la richesse de ses idées et sa puissance artistique ».

Elias Canetti est décédé le 14 août 1994 à Zurich.

Ce qu'en dit le comité de lecture

« Il s’agit là d’un très beau livre… la préface italienne et l’extrait de Canetti sont judicieux pour planter et commencer à cerner le personnage de Sonne. Ce qui permet de gambader ensuite sans entrave avec Leah… son texte est remarquable par son intelligence, chargée d’une émotion qui reste pudique malgré sa vitalité… j’ai dû à plusieurs reprises réprimer des sanglots. C’est la force de la poésie... Bravo ! »
« Je voulais parler du livre "Heureux ceux qui sèment et ne récoltent pas". Comment dire, j’ai eu de la distance avec le personnage du Dr Sonne dans la première partie, un peu comme avec tous les protagonistes des romans traduits de l’allemand. C’est une langue qui me donne l’impression de ne pas réellement saisir le cœur et la réalité des personnes et des interactions.
La description de Vienne rend cependant très bien ce que j’ai pu en saisir au travers de mes lectures et de différents films ou séries.
Mais tout a changé avec la traduction de Leah de l’hébreu en français. Comme si on mettait des couleurs chaudes, chaleureuses et chatoyantes dans un univers brillant mais irréel.»

Presse

« Le titre est emprunté au premier vers du dernier des douze poèmes, publiés en Hébreu sous le nom de Ben-Yitzhak, de Avraham Sonne [1883-1950]. Le préfacier, Marco Filoni, rapporte entre autres que, non sans voyager, à Londres, Berlin, Trieste, Jérusalem, le poète a surtout habité Vienne jusqu’à l’occupation de l’Autriche en 1938. Ses douze dernières années le fixent en Palestine. L’incendie par les Russes de la maison de sa mère, en 1915, où il avait placé en sécurité, croyait-il, tous ses manuscrits, en hébreu et allemand, tous partis en fumée, le marquera tant qu’il renoncera à toute publication, les douze poèmes exceptés. Or son nom était révéré dès sa jeunesse. C’est donc le portrait intellectuel et moral de cet homme que rapporte ce livre.                                                                               Deux témoins l’ont fréquenté assidûment, le premier à Vienne, durant quatre ans, la seconde, à Jérusalem, les douze dernières années. Tous deux narrent les motifs de leur admiration. Les profils diffèrent, non sans se rejoindre. Prix Nobel en 1984, Canetti [1905-1994] porte haut un homme bon, doté d’une mémoire à nulle autre pareille, d’un tact raffiné, au jugement sûr, et brillant sans ostentation. « Il ne parlait jamais de lui. Il ne disait jamais rien à la première personne. » L’attitude tranche avec « cette inflation de discours égocentriques, de protestations, de proclamations et d’affirmations de soi » dont s’enchante le brouhaha littéraire. Le témoignage est passionnant, car il déborde l’époque « déjà polluée de slogans ». Le poète effacé « fournissait sur tout sujet une expertise [ainsi que] les germes de toute amélioration possible ». Canetti insiste sur la discrétion du docteur Sonne [le soleil, en allemand]. « Il était impensable que quelqu’un se sentît humilié en sa présence. » Concernant ses lectures, « il ne disséquait pas, il irradiait ». Le poète parlait de façon aussi transparente que Musil écrivait. Par-dessus ces compliments, c’est l’époque de Vienne tout entière, avant l’Anschluss, qui s’éclaire.
Le récit de Leah Goldberg [1911-1970] est à la fois prolixe et moins révérencieux. Comme son prédécesseur, elle a vu chez Sonne un mutisme sans concession, « le visage fermé à double tour ». Le poète pouvait ignorer qui ne lui plaisait pas, et donc blesser sans vergogne. Elle lui attribue une puissance, une supériorité, dans l’ordre de la spiritualité. Le vers, qui donne son titre à ce livre, « Heureux ceux qui sèment et ne récoltent pas » précède : « Car ils errent au loin. »  Leah Goldberg narre leurs nombreuses rencontres, rapporte aussi des paraboles que le poète au silence créait à son tour, aussi nourri de la Bible qu’un prophète. Ces paraboles semblaient créer d’autres vies intérieures que la sienne. Tous trois évoquent, enfin, « une époque de fin de style », tandis que Sonne revendique « la haute fusion de l’art et de la réalité ». C’est donc un riche volume et, si j’excepte une coquille dans une expression latine, de très haute tenue.»

Pierre Perrin, note de lecture dans Le Frais Regard, Blog littéraire, 7 février 2024