Beyrouth, années soixante-dix. Dans le quartier chrétien d’Achrafieh, la narratrice et ses amies, Hanane et Nayla, grandissent entre Orient et ouverture à l'Occident. En hissant leurs voix, elles se souviennent des épreuves fondatrices de l'enfance et des subtilités du monde des femmes, au cœur d'une société dominée par les hommes.

C'est dans l'intimité de la maison, des gestes et des rituels, que l'autrice nous entraîne pour dire la force de résistance de ces femmes, au quotidien d'abord, puis plus tard, face à la guerre.

L'autrice

Gracia Bejjani est née à Beyrouth. À vingt ans, elle quitte le Liban pour la France.

« J’écris, je filme, je photographie » dit-elle pour résumer sa démarche.

Ses poèmes paraissent en revues (La NRF Gallimard, Décharge, Wam, Lettres d’hivernage…), dans l'anthologie du Printemps des poètes 2024 (chez Castor Astral), ainsi que sur des plates-formes en ligne (Courrier International, Hors-Sol, Poema...) Son recueil, J’ai appris à parler sur tes lèvres, est publié par les Éditions La Kainfristanaise en 2024.

La chaîne YouTube de Gracia Bejjani accueille plus de sept cents vidéo-poèmes où elle poursuit son exploration du dialogue entre texte, image et son.

Sobhiyé – Corps de femmes est son premier roman.

Ce qu'en dit le comité de lecture

Dans ce premier roman de la poétesse franco-libanaise Gracia Bejjani, chaque mot, chaque phrase se lit et s’entend comme une jouissance : celle de la langue, toujours au coeur de son propos, pour toucher à l’universel.
Entre mémoire et transmission, un récit sur la vie et les pensées de femmes de Beyrouth, avant et pendant la guerre : une polyphonie sensuelle de voix, dans leur intimité.
Un roman d’initiation aussi bien écrit que construit, où l’innocence de l’enfance vient se heurter à la réalité.

Presse

Dans « Sobhiyé », Gracia Bejjani raconte un Liban intime, féminin et paradoxal
La poétesse franco-libanaise signe un premier opus romanesque habité par la condition féminine au pays du Cèdre : entre douceur et tourments, silences et éclats d'une société contradictoire. Un texte sélectionné pour le Prix du premier roman méditerranéen.

Par Zéna ZALZAL, L'Orient-Le Jour - Culture - Livre, le 15 février 2026

Beyrouth, début des années soixante-dix : la narratrice et ses amies, Hanane et Nayla, grandissent dans un pays moderne et occidentalisé, mais où perdurent, dans l'intimité des maisons, des gestes et des rituels orientaux. À l'instar de la sobhyié, cette réunion matinale de femmes au foyer, amies ou voisines, autour d'un café partagé. Un moment du quotidien volé aux hommes, au cours duquel, entre bavardages, conseils et potins, elles se racontent, comparent leurs vies, se confient, dévoilant, à leur insu, aux trois petites filles qui traînent dans leurs jupons, leurs maux de femmes dans une société aux injonctions paradoxales. Et dont la guerre, qui fera irruption quelques années plus tard, ne représentera pas la plus terrible des épreuves.

Paru chez Accro éditions en janvier 2026 et aussitôt sélectionné pour le Prix du premier roman méditerranéen, « Sobhiyé, Corps de femmes » de Gracia Bejjani superpose trois personnages de jeunes Libanaises qui se souviennent des moments fondateurs de leur enfance et de leur adolescence, entre tendresse et tourments, dans un environnement qui semble propice aux femmes mais qui reste, en réalité, largement dominé par les diktats et les désirs contradictoires des hommes.

Vidéos poèmes et souvenirs obsédants
Née à Beyrouth, Gracia Bejjani a quitté le Liban à l'âge de 20 ans, en pleine année de génie civil à l'ESIB. « Installée en France et mariée à un Français depuis très longtemps, j'écris, je filme et je photographie », dit-elle en guise de présentations. Après des études de littérature comparée à la Sorbonne, elle choisit la voie de la poésie filmée. Forte d'une chaîne YouTube accueillant plus de 700 « vidéos poèmes », elle poursuit son exploration du dialogue entre texte, image et son, jusqu'au jour où les souvenirs du Liban, persistants, l'ont conduite à s'atteler à un récit plus ample.

Un texte écrit sur un temps long, au fil de scènes « vécues, entendues ou observées ». Des épisodes inspirés de sa propre enfance qu'elle réunit pour former « un roman tissé d'histoires vraies sans être autobiographique », revendique-t-elle. Le lecteur plonge au cœur d'une société libanaise avec son instabilité, son patriarcat dominant et ses tabous.

L'insoupçonnable suggéré en creux
Dans ce Liban dont l'autrice dresse le portrait, surgissent, sous la douceur du rituel de la sobhyié, quantité de non-dits, de préjugés et de silences complices qui protègent les « hommes insoupçonnables » et meurtrissent leurs victimes. « Entre nous, on fait semblant de ne pas voir, on se tait. On redouble de gentillesse pour compenser le mal », révèle la narratrice.
Porté par une écriture fragmentée, faite de phrases courtes, le texte semble jaillir d'un ressenti brut d'où affleurent la mémoire d'enfance et les questionnements sur la féminité, la loyauté filiale et la place du corps.

Protéger le Liban...
« Mon premier réflexe avec le Liban a toujours été de le protéger, de n'en renvoyer qu'une image idyllique », confie l'autrice. « Dans ce livre, je voulais exprimer mon amour pour ce pays au plus près de la vérité, sans protéger ce qui ne peut pas l'être, mais sans tomber non plus dans la dénonciation ou le pamphlet ». Certains chapitres, notamment ceux qui ébranlent l'image idéalisée du père, ont été particulièrement difficiles à écrire.
Gracia Bejjani prévoit déjà une suite à ce premier opus. Un second roman dans lequel elle dévoilera les trajectoires de vie de ses trois héroïnes devenues adultes, dans un univers de sororité aux inflexions forcément féministes.

Est-ce un roman, est-ce une poésie ? Sobhiyé est tout cela : une histoire, enfin des bouts, des touches d’histoires individuelles, mais servie par un style, par une culture orientale où règne la beauté, la sensualité, la musicalité des mots et leur assemblage, enfin tout ce qui fait une véritable ode à la Création et, par voie de conséquence, à la vie. Gracia Bejjani est connue comme poétesse et a su garder son âme, sa muse au service de son premier roman.

Gracia Bejjani dans la célébration des voix de femmes du Liban

par Émile Cougut, Wukali magazine 22 février 2026
https://wukali.com/2026/02/22/gracia-bejjani-dans-la-celebration-des-voix-des-femmes-du-liban/34373/

Tout est dans le premier chapitre (chant ? poème en prose ?) : des petites filles qui sont avec des femmes quand celles-ci boivent le café (et parfois lisent l’avenir dans le marc), mangent des gâteaux, commentent les derniers ragots, parlent de leurs problèmes. Ces réunions qui sont en quelque sorte une éducation à leur vie future pour les plus jeunes. Mais c’est le temps de l’enfance, de l’insouciance, un temps qui ne devrait pas changer tant il parait immuable et quelque peu protecteur dans sa routine.

Mais la sortie de l’enfance pour Nayla, Hanane et les autres va se passer au début de la guerre civile qui va déchirer le bilan. L’apprentissage cru, non de la vie mais de la peur, de la disparition, de la mort. Peut-on vivre « normalement » dans un tel cadre ? Faut-il rester et essayer de vivre et de rebâtir une nouvelle société ou alors partir vers un ailleurs inconnu mais plus apaisé ?

La vie est loin d’être un long fleuve tranquille, surtout quand l’univers protecteur explose sous les coups des canons. Mais au-delà tout reste en chacune, les discussions des adultes, l’arôme du café, la douceur du taboulé, la sensualité des pâtisseries à base de miel, les rêves, les aspirations de l’enfance et surtout et malgré tout, le plaisir de vivre. Sobhiyé est un vrai poème, un poème aux saveurs libanaises et c’est apaisant en ces temps si troublés et angoissants.

Sobhiyé de Gracia Bejjani : quand Corps de femmes et voix du Levant deviennent littérature

par Cyrielle d'Alexandrie, Unidivers magazine, 3 mars 2026
https://unidivers.fr/sobhiye-corps-de-femmes/

Ce qui frappe d’emblée, c’est que ce livre ne commence pas par la guerre. Il commence par une acoustique. Une manière d’entendre le monde. « Les femmes parlent des femmes. Les filles écoutent les femmes parler des femmes. » L’ouverture installe une scène originelle qui sera la matrice de tout le récit, un salon, des voix, une enfant immobile qui absorbe sans comprendre et qui, plus tard, écrira pour continuer d’écouter. On comprend alors que le cœur du livre n’est pas l’événement spectaculaire, mais la fabrication intime d’une conscience. La guerre, plus tard, viendra trouer ce tissu. Mais le tissu est d’abord celui des paroles, de la langue, de la transmission.

L’architecture du texte est fragmentaire, mais ce fragment n’a rien d’un éclat décoratif. C’est un mode de vérité. Chaque section pose une scène, souvent très située, puis la laisse rayonner. Le procédé est simple et d’une efficacité redoutable. Il fait du quotidien une chambre d’écho. Les dialogues rapportés, bruts, presque sans commentaire, fonctionnent comme des blocs de réel. Les injonctions conjugales, la morale de la résignation, la surveillance des corps, la hiérarchie des féminités, tout circule dans ces phrases apparemment ordinaires. Le texte ne dénonce pas, il expose, et cette exposition suffit à faire monter une violence sourde. Elle n’a pas besoin d’un procès, elle est déjà dans la syntaxe sociale.

L’une des forces majeures du livre tient précisément à ce choix. Il refuse la psychologie explicative. Il préfère la pression du chœur. Les femmes parlent en chœur, parfois tendre, parfois cruel, souvent ambivalent. La narratrice montre comment une petite fille devient le réceptacle de ces discours. Elle emporte « des phrases sans comprendre ». Elle grandit avec des sentences qui entrent dans le corps avant d’entrer dans l’intelligence . C’est un livre sur la formation, au sens fort, presque physique, d’une vision du monde.

Cette attention au corps est constante. Le corps n’est pas seulement un thème, c’est une méthode d’écriture. Dans « Des mains d’arachnide », la scène de couture devient une scène de révélation. Les mains de la couturière ne sont pas décrites comme des outils, mais comme un essaim, une araignée, une force qui tisse autour de l’enfant une « aura » puis la défait. Le texte tient une ligne très fine. Il rend sensible le trouble, la chaleur, la gêne, l’éveil, sans jamais basculer dans l’effet. Il ne surligne pas. Il laisse la sensation faire son travail, et ce travail est vertigineux, car il dit à la fois la naissance d’une sensualité et l’apprentissage d’une vulnérabilité. Le corps découvre qu’il peut être traversé, saisi, interprété. Il devient, déjà, un territoire social.

La beauté du livre vient aussi de son art du portrait. Le chapitre consacré au grand-père, Jeddo Youhanna, est exemplaire. Tout part d’un détail, les oreilles immenses qui « ne servent pas à entendre », puis la scène s’élargit vers une mythologie familiale, la Première Guerre mondiale, la fuite, l’exil, la vengeance suggérée mais jamais racontée. La narratrice oscille entre fascination et incompréhension. Elle tente de saisir ce qu’un être contient de secret. Elle répète le prénom, « Youhanna », comme on éprouve un mot dans la gorge, comme si la langue elle-même pouvait réparer une distance. Ce passage dit la puissance de l’écriture de Bejjani. Elle sait rendre une figure à la fois concrète et légendaire, intime et opaque.

Le texte excelle également lorsqu’il transforme les gestes domestiques en rites. « Mjaddra » n’est pas une recette anecdotique. C’est une liturgie du quotidien. Les proportions, l’huile d’olive versée à la fin, les oignons qui font pleurer la mère, la cocotte-minute redoutée, les assiettes multipliées « au cas où », l’interdit de l’avarice, tout compose une économie morale. On comprend que la nourriture, ici, n’est pas seulement la nourriture. C’est la preuve que la vie persiste, qu’un ordre tient encore, que la maison peut encore être un monde.

Même chose avec le « Salon de coiffure ». Le lieu est décrit comme un salon familial, un théâtre, un confessionnal, une maison de solidarité, avec ses coupures d’électricité et ses improvisations. Le texte capture une sociabilité féminine qui est à la fois légère et essentielle. On y bavarde, on y juge, on y rit, on s’y soigne, on s’y reconstruit. La guerre, là encore, est présente en creux, dans la logistique, dans l’instabilité, dans cette façon de vivre avec l’imprévisible sans en faire un drame quotidien. Le livre réussit à dire cela sans romantiser. Il montre une intelligence pratique du chaos.

À plusieurs reprises, l’autrice installe des nœuds moraux avec une ironie très fine. Le chapitre « Apprenez-leur à pécher » est une leçon miniature sur la langue comme piège et comme pouvoir. L’erreur entre « pêcher » et « pécher » ouvre une brèche. L’enfant comprend autre chose que ce qu’on voulait lui apprendre. La religion devient un malentendu fondateur. On passe du dogme au désir, puis à la honte. En quelques pages, Bejjani montre comment une phrase entendue de travers peut reconfigurer une relation au monde. Et comment, ensuite, le monde punit. Le Christ devient « objet d’amour » puis « de haine ». La scène est drôle, triste, très juste, parce qu’elle raconte la violence des institutions à hauteur d’enfant.

Le chapitre « Une mère n’abandonne pas » donne au livre une profondeur affective saisissante. La valise, le taxi, la porte, l’absence, la confusion entre départ et mort, tout est écrit dans une coulée presque haletante, comme une pensée qui s’emballe. Il y a là une manière d’écrire l’angoisse qui ne relève pas de l’explication, mais de la sensation pure. La narratrice ne décrit pas le traumatisme, elle le fait vivre. Et l’on comprend, en même temps, la logique sociale qui enferme la mère, renvoyée chez elle, puis renvoyée à son foyer, piégée entre la famille, la réputation, « la société ». La tragédie n’est pas seulement conjugale. Elle est collective.

Ce qui rend Sobhiyé – Corps de femmes si fort, c’est cette capacité à tenir ensemble plusieurs régimes de texte. La poésie et la notation, la scène réaliste et l’incantation, le dialogue brut et la phrase travaillée. Et surtout cette façon de faire du « je » un lieu poreux. La narratrice dit que les récits des autres se confondent avec le sien, qu’un « je » commun se forme à partir des voix des petites filles. Cette idée est capitale. Elle dit la vocation du livre. Écrire, ici, n’est pas seulement se raconter. C’est porter. Porter des paroles entendues, des vies empêchées, des violences normalisées, des joies minuscules, des rites, des peurs, des rires. Porter une mémoire féminine qui, autrement, resterait dissoute dans le bavardage et le silence.

On referme ces pages avec une impression paradoxale. Une grande délicatesse et une grande dureté. Une légèreté de surface, celle des cafés, des salons, des recettes, et dessous une ossature de contraintes, d’injonctions, de douleurs. Bejjani ne fait pas de la guerre du Liban un décor. Elle montre plutôt comment, avant même la guerre, une autre guerre travaille les corps, les langues, les destins. Et comment, malgré tout, quelque chose persiste, une solidarité, un humour, une intensité du vivant.